L’au-delà des regards est son territoire de création, dans le dépassement des limites, dans l’aventure des signes, dans la puissance magique des ombres du temps, et dans une magistrale infinitude. Pour Pascale Morelot-Palu, chaque peinture est un mur-miroir innombrable, et chaque mur est un paysage à parcourir, une trame d’opacité, une terre intérieure à mémoire fragile.
Celle qui fut longtemps architecte des demeures du dehors creuse maintenant tous les possibles du dedans, tous les voyages à secrets, et toutes les lumières de l’ombre. Elle aime « le chaos qui s’organise, les accidents de parcours, et les taches métamorphiques. » Incroyablement inventive et plurielle, son œuvre se nourrit des origines de la matière, se révèle dans l’avant-univers et dans l’aventure infinie de ses traces vécues. Chez elle, effervescence chromatique et dénuement graphique s’étreignent à merveille dans la pudeur des gestes et dans l’autarcie des signes.
Dans la chambre de son éternelle inguérissable enfance, elle écrit et dessine sans arrêt. S’impose alors un arbre de vie peuplé d’oiseaux. A l’adolescence, quelques sculptures et des photos… Diversifiées et fortes, les premières influences apparaissent. Georges Mathieu et son foisonnement incandescent, les grands Américains des années 60, et les abstraits de Support-Surface. Plus tard, les maîtres de la peinture ancienne l’accaparent, avant les forts manitous de notre temps : Gerhard Richter et ses immensités, Joan Mitchell, Ernest Pignon-Ernest, qui sait habiter les murs des villes, Paul Rebeyrolle, Antoni Tàpies, aux obscures matières indéchiffrables, Ben-Ami Koller, et encore Fabienne Verdier, qui illumine les vitraux contemporains.
Traversée d’élans, Pascale Morelot-Palu œuvre dans la puissance feutrée, prenant ses distances avec les fausses évidences du visible. Pour celle qui voyage aux confins de la sensibilité, créer, c’est fouiller l’espace, creuser l’énergie de la matière et forer dans l’étendue. Pour elle, comme pour Simone Weil, « le beau est dans la distance ». Elle a parcouru le monde et l’impérieuse nécessité de ses ailleurs intimes. Trois années durant, elle a connu la Chine et les indispensables relations du vide et du plein oxygènent toujours la profondeur de ses créations. Elle lit et apprécie François Cheng, qui délivre en Occident les richesses méconnues de l’Asie.
Le ressassement n’étant pas son fort, Pascale Morelot-Palu n’assène jamais. Il y a en elle une retenue aiguisée qui lui permet d’ignorer les sommaires séductions du visible, lui préférant de beaucoup les splendeurs cachées des mondes archaïques.
D’autant qu’elle ne cesse de décanter son art jusqu’à la plus fine ascèse, au cœur d’une chromatique assombrie d’extrême densité. Sa presque monochromie habitée, véritable tectonique picturale, suinte de signes ténus et mesurés qui brûlent la cible centrale et l’animent en cicatrices allusives. Et ces taches d’abîme renvoient de l’une à l’autre un regard devenu vagabond.
Aucun lieu d’art n’enferme ici la création, car le champ de vision de l’artiste ne cesse d’écarter les frontières du réel, depuis l’intracellulaire jusqu’aux frontières du cosmos. Infiniment petit et infiniment grand ne se distinguent pas, de quoi introduire l’impact du trouble dans l’espace d’art, choc nécessaire pour abolir le visuel ordinaire et fatigué, créant ainsi l’effet d’art surgissant de la vraie présence… Il y a chez elle rien de moins qu’un constant émerveillement d’être, en faisant continûment apparaître. Opératrice d’espaces à secrets, toujours fascinée par l’inconnu, Pascale Morelot-Palu navigue dans les hauts fonds de l’indicible et ne se laisse jamais prendre aux pièges des images trop installées où meurent les belles apparences. Au sein d’un art en apesanteur, en somptueuses traînées d’inventive et fabuleuse errance, elle saisit la création à la gorge. Et dans l’espace ouvert de chacune de ses peintures, loin des certitudes du jour, les inerties du quotidien ne peuvent que disparaître. « Dans la pénombre et dans la nuit, il y a des fentes et des trouées, et j’aime les failles et la fluidité. » Sa matière palpite comme une chair agitée, quand de minuscules chemins d’aventure guident les tressaillements de l’œil.
C’est la trame oubliée, maculée/immaculée, du dedans le plus profond que fait apparaître l’artiste magicienne, quand la nuit mentale, dans l’univers indéfiniment reconstruit, ne laisse filtrer que l’essentiel. Au centre de tout, un fabuleux et lent déploiement de vie secrète qui ne cesse de croître.
Pascale Morelot-Palu n’a pas besoin d’une foule de couleurs, car l’œuvre entière féconde un essentiel ascétique. Et, de fait, peu de gestes imposent ces lignes de force peuplées d’opacité. Peinture en étau tendu, compressant plutôt qu’embrassant les horizons bouchés, les murailles enfouies, et les parois voilées de sa grotte-univers, sa véritable demeure d’âme. La surface des choses est balayée, et l’espace tout entier respire. Débarrassés de toute pesanteur, âpres et souterrains, les éléments s’unissent, œuvrant ainsi un espace d’art symbolique infiniment ouvert.
Pascale Morelot-Palu n’exacerbe jamais l’impact de ses couleurs vitales. Elle crée de verticaux pans d’immensité qui s’accolent et se pénètrent sans jamais s’agresser. Art agissant d’avant-message.